Complainte Pour Allianoi

a3

et les eaux nuitamment recouvrèrent Allianoi
tandis que les ailes sales de Yortanli se refermaient

puis sous les étoiles des milliers de tonnes de gouttes
des milliers de tonnes de poussières, de terre
et des milliers de rêves, de villages, de gendarmeries blafardes
des milliers, je dis bien des milliers
des palais de justice, des documents, des dossiers rouge
et autant de tampons, de cire et de sceaux
de colosses tonitruants brisant le front des toits
et autant de souvenirs, de sueur, de sel, d’amour
furent lâchés sur les paupières des nymphes

a1

les eaux la recouvrèrent, les villages sommeillaient nuitamment
bouts d’allumette sous les pieds d’une époque, ils furent écrasés
les branches d’un grand platane au faîte atteignant autrefois le ciel
touchent à présent le limon
c’est ainsi, des tablettes avec des vers d’Homère
noircis par d’anciens noms furent
soudain dispersées et se figèrent à la surface d’un gouffre
comme lors d’une torture, d’une exécution, d’un génocide

ah, c’est que ces villages sont misérables, souvent ignorés
par les restaurants des avenues près des ministères
par les napperons amidonnés et les lampes de chevet rouge
par les bordels sous les fumées des poêles, ils sont ignorés
les villages n’ont même pas rêvé de femmes en sous-vêtements
sur des seuils enneigées, ils ne peuvent en rêver
en ville, il y a des cinémas avec des fauteuils en cuir
les villages : on marque les portes de croix, on trace des lignes
en allumant de temps à autre des feux officiels « top secret »
ah, ces eaux légales ont noyé les maisons antiques

dix-huit millions de mètre cube, vous imaginez
tant de gouttes pourraient former une mer
statue aux mains brisées, j’aurais voulu être de pierre
les bras croisés sur les genoux devant les gouvernements
tandis que sous les lustres en cristal résonne Allah
tandis qu’imité par les bonnets et les toges, l’état se tait !
tandis que prolifère le soutien armé des multinationales
contre les opprimés

c’est ainsi que l’on a sacrifié Allianoi
enfant de vérité au passé sanglant
témoin de tant de guerres, de tant de tristesse
c’était autrefois le pays d’un dieu
maintenant des messieurs aux visages gras
rient sans crainte à la une des journaux
et avec leurs doigts épais, leurs moustaches effrayantes
leurs cravates et leurs vestes, ils sont sereins
la cité antique s’est transformée en tombe d’eau
entièrement recouverte de boue
de pâles souvenirs encore sur le cou
les écrits d’Aristides sont restés sous le bleu
ils donnèrent avec les algues un éclat à l’émeraude
le temps a raison disait là-bas un derviche
il respirait dans un profond sommeil
au-dessus des dalles circulait son souffle
qui autrefois s’immobilisait face au vent
la victoire est sans grandeur mais violente est la force
un poisson hirondelle nageait autrefois dans les profondeurs
on nomme aussi derviche l’oisillon hirondelle
le poisson crie à l’hameçon, dans les airs la grâce est sous forme d’oiseau
celui qui monte la pente sans se lasser est un poète
il se dévêt et endosse le poids du chagrin de la vie
il sera donné, il sera donné le châtiment pour tout cela…

a2

Allianoi, ma douce
depuis Pergamon
ce n’est pas d’une couverture
pour te réchauffer que nous t’avons recouverte
mais d’eau pour te noyer
et un jour un des saints viendra
et sera donné le châtiment pour tout cela

tu le sais bien qu’un châtiment sera donné !

Février, Mars 2011

 

Note explicative : Allianoi est le nom d’un centre thermal antique vieux de plus de 2000 ans, situé dans la région d’Izmir, à l’ouest de la Turquie. Le barrage de Yortanli l’a entièrement recouvert par les eaux en 2011, malgré une forte mobilisation citoyenne contre ce projet.

Traduire: C. Lajus

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